CHAPITRE VII

L’adultère en rase campagne convient aux cœurs simples. Il ne fortifie pas ceux dont la passion, ou le plaisir, se rehausse des ruses qu’il leur faut déployer pour l’assouvir. De même qu’il y a de la jouissance dans le danger, il existe un bonheur du stratagème. Les rendez-vous qui ont un parfum d’embuscade, les exodes furtifs, les baisers interrompus, entretiennent les sentiments.

Je n’aurais pas pu passer huit jours avec Albertina dans une auberge de forêt. J’en connaissais pourtant plusieurs dont certains de mes camarades m’avaient vanté les mérites et la discrétion. Elles manquaient trop d’inconfort. Je ne pouvais mériter Albertina que dans la difficulté. L’exercice de la vigilance et de l’angoisse m’épargnait d’avoir mauvaise conscience. Il est beaucoup pardonné aux réprouvés.

Loin de se consumer de soi-même en une bonne flambée, notre amour me devint une occupation journalière, technique et tactique, un second métier. Pas tout à fait celui dont mon beau-père avait rêvé. Par là, je m’y attachai avec zèle et il finit par dévorer toute ma vie sans que j’y prisse garde. En vérité, je n’avais rien souhaité d’autre.

Les amants sont des urbanistes, ils retracent des routes, réveillent des itinéraires oubliés, rendent la vue aux hôtels borgnes. Ils sont architectes et construisent une ville à l’intérieur d’une autre. Ils sont diplomates et annexent des provinces sur un simple sourire. Et leurs pouvoirs tiennent du magicien car ils ont les mains vides. Albertina et moi qui, dans les premiers temps, figurions assez bien des mariés de plein vent, sous la communauté de biens réduite aux nuages, en vînmes à lier notre aventure à tant de paysages et de visages nouveaux que nous ne sûmes bientôt plus de quel côté de la frontière était l’exil. Les amants partent de rien, mais ils sont bons marcheurs.

Les amants naissent libres et égaux en droits. C’est même l’avantage le plus flagrant de leur état. Mais il est rare que cela dure. La partie qu’ils mènent exige un état de grâce, la moindre erreur s’y paie double. La seule faiblesse d’Albertina était qu’elle m’aimât sans partage, la mienne était que j’ignorasse pourquoi elle m’aimait. Ainsi faisions-nous, en quelque sorte, jeu égal et marchions du même pas.

Nous nous étions retrouvés sur le quai de la gare où s’embarquait le prince d’Arunsberg. Les départs rapprochent ceux qui restent. Le train de Francfort était encore en vue quand je lui pris le bras. Elle ne se déroba pas. Si je l’avais ramenée d’Allemagne après la guerre, nous aurions descendu les mêmes escaliers, pensai-je, en l’entraînant vers une banquette de café. Notre première banquette, avant beaucoup d’autres, notre premier vermouth –  car j’eus, sur-le-champ, le désir d’élire un breuvage auquel nous nous tiendrions désormais ; j’avais suffisamment peu pratiqué celui-là pour bercer l’illusion que je l’inventais. Mais Albertina eut le bénéfice de la première parole : « Je voudrais connaître votre mère », me dit-elle. Et je compris que c’était elle qui me faisait la cour.

Nous passâmes la matinée du lendemain sur les bords de la Seine, protégés par la haute muraille des quais. La lumière perçait à jour Notre-Dame, estampillait l’auréole de Sainte-Geneviève, allumait un brasier intermittent sous l’arche d’un pont. Nous marchâmes.

Comme le soleil, le fleuve prend sa source à l’est. Traversée de part en part, Paris est une ville orientée. Selon l’usage des grandes capitales, elle se développe vers l’ouest, elle suit le courant. Si bien qu’à longer les berges, depuis les faubourgs de Charenton jusqu’aux lointains luxueux d’Auteuil, il semble qu’on retrouve les étapes idéales de l’ascension d’un self made man parisien. Mais ceux qui longent les berges ne font pas carrière. Ce sont les clochards. Ils dorment à la renverse, la tête sur un moellon, dans l’ombre d’une grue. Les amants, non plus, ne font pas carrière et ils voudraient bien s’étendre également. Ils n’osent pas.

Par instants, un remorqueur, tendu au bout de son câble, tire vers la mer, ou vers quelque canal, un train silencieux de péniches. Lourds chalands ou flûtes minces, le pêcheur épelle en son mutisme leurs noms de jeunes filles et les maudit. Les amants craintifs passent sur la pointe des pieds pour ne déranger personne.

Le pêcheur est un paralytique de bonne volonté. Aux fenêtres aveugles des immeubles de l’île Saint-Louis il réplique par une immobilité absolue. Ce qu’il prend ? Il prend son temps. Il sait que Paris s’appelait autrefois Lutèce. Il a du répondant. Les amants n’ont pas de répondant. Les ponts sont coupés derrière eux. Le pêcheur les croit si timides qu’il leur demande : « Alors, ça mord ? »

Le nôtre avait péché un poisson. Il nous convoqua pour que nous l’admirions et nous nous penchâmes sur lui. Albertina lui dit que nous lui portions bonheur. Il répondit que ça n’était pas impossible, nous sourit par-dessus son épaule, et devint notre premier ami.

Les amants ont besoin d’amis.

 

Plus encore que la crainte des mauvaises rencontres la volonté de me dépayser guida, dans les jours qui suivirent, le choix de nos promenades, de nos retraites, de nos abris. Nous désertâmes les quartiers du centre, les voies triomphales, moins par peur d’y croiser Sophie ou quelque parent, que pour mettre en commun la découverte d’une contrée vierge, y fixer les jalons de nos étapes, la rebaptiser selon notre calendrier. Par une pente, où le défi, la nostalgie et une certaine attirance honteuse avaient leur part, j’axai notre émigration vers Plaisir-Jouvance.

Un amour nouveau ne fait jamais que substituer un ensemble de rites à un autre. Nous fûmes bientôt en mesure de dresser la topographie légendaire de notre aventure et son répertoire. Nous possédâmes un hôtel peint en bleu, un bistrot où les pommes de terre chips craquaient plus qu’ailleurs, le cinquième banc d’un square. Nous connûmes une ogresse rousse, un barman sombre, une marchande de quatre-saisons, le chat qu’on pouvait caresser et celui qui vous griffait. Notre univers se peuplait dans le même temps qu’il se créait. Nous sentions la nécessité de recruter autour de nous une société inconnue, de nous faire adopter, de nous écouter vivre par la bouche des autres. Nous prêtions à ces témoins des vertus ou des vices exemplaires. Nous ne les abordions qu’à date fixe, à l’issue d’un cérémonial convenu. Nous les chérissions comme des fétiches. Ils se trouvèrent associés aux anniversaires en miniature que nous célébrions d’une semaine sur l’autre.

Le côté frauduleux et sordide de nos pérégrinations échappait à Albertina. Cette princesse trouvait les allées Faustin-Manière provinciales, la rue Jobard pittoresque, l’usine Hædrich pathétique, dont nous apercevions parfois les cheminées d’une de nos chambres. Elle s’amusait du papier des murs et ne rougissait pas de saluer dans les escaliers un couple plus désemparé que le nôtre. Son aisance me confondait.

De toutes nos hôtesses, l’ogresse était sa préférée parce qu’elle avait été la première. La caverne où elle nous accueillait fleurait le chlore et je m’y sentais l’âme lourde. La dernière soirée que nous y fûmes, elle s’en expliqua avec Albertina. J’entendis qu’elle lui disait : « Moi, madame, je ne mets pas de camphre dans les draps parce que ça rabat l’homme. » Pour mon châtiment, Albertina l’en félicita.

Néanmoins, ces outrages étaient de peu de prix au regard de nos joies. Il arrivait un moment où les choses, les arbres, les êtres ne s’ordonnaient plus que pour nos fêtes, comme s’ils eussent vécu deux fois. Nous les déroutions de leur usage ou de leur signification primitifs pour en faire les instruments et les objets de notre culte. Partout où elle s’inscrit, la passion humaine engendre de menus paganismes. Peut-on s’aimer sans léser Dieu ? Nous aimions-nous en lui ? Nous allions chercher la réponse dans chaque église que nous rencontrions, où notre solitude se soulageait à mettre ce Tiers majuscule dans de pareilles confidences. J’en ressortais avec la conviction de n’offusquer Dieu qu’en ne lui faisant pas assez confiance.

Vers la même époque, je devins si beau que les prostituées n’osaient plus m’accoster quand je passais, à la nuit, sous le viaduc du métro pour rentrer chez moi.

Sophie semblait ne pas s’apercevoir de mes absences. Moi-même, je cessai progressivement d’estimer à sa juste mesure le vide que je laissais dans une existence où j’avais conscience de tenir peu de place. Les sacrifices que je consentais pour m’arracher à Albertina me donnaient l’illusion que j’accordais encore la meilleure part à cette maison où je me contentais de revenir dormir, abruti par un chagrin équivoque où se mêlaient soudain autant de remords que de regrets.

A partir d’une certaine heure, Sophie me flairait à distance, hésitait une seconde, puis me disait : « Tu sens le vin. » Je lui savais gré de brouiller les cartes, mais ma détresse s’en augmentait.

— Qu’est-ce que tu as ? insistait-elle, sur le ton d’une sollicitude polie.

Maussade, je répondais :

— Je n’ai rien ; je suis fatigué.

— Pas contre moi, j’espère ? demandait Sophie. Car elle pesait les mots avec des balances à elle.

 

Sophie n’avait jamais eu la curiosité de venir voir le cours François-Mocqueur. Albertina m’accompagnait presque jusqu’à la porte. J’en étais un peu gêné. Elle s’était toujours beaucoup intéressée à mon travail. Ça devait dater de l’Allemagne. Lorsqu’il pleuvait, j’avais peur qu’elle ne m’apportât un parapluie, ou des caoutchoucs, à la sortie de l’école.

Cet après-midi-là, il faisait beau. Nous avions déjeuné dans un restaurant de chauffeurs. L’ennui d’avoir dû raconter des mensonges à Sophie s’était dissipé pendant le trajet. Albertina était en retard. Je ne détestais pas cela. J’avais fait des parties de billard électrique avec un garçon de mon âge. C’est un divertissement solitaire où les amoureux sont imbattables, à Paris : ils passent leur vie dans les cafés – où voulez-vous qu’ils aillent ? – et ils attendent si longtemps. Les jours où les amours sont difficiles, le destin les rembourse en leur accordant des parties gratuites ; mais ce ne sont pas celles qu’ils souhaiteraient. Mon compagnon l’avait emporté avec une maîtrise rare. Il devait être plus amoureux que moi.

Après le repas, nous étions revenus par la rue de l’Énergie où j’avais aperçu quelques-uns de mes élèves. Je les désignai à Albertina qui m’interrogea longuement sur chacun d’eux, m’obligeant à accuser ou à compléter certains portraits, par un penchant spontané à se familiariser avec autrui. Je n’en eus que plus de satisfaction à me retrouver parmi eux dans l’heure qui suivit. Il me sembla que la classe tout entière était passée avec armes et bagages du bon côté de notre barricade, où elle apportait au désordre la caution d’innocence de trente bonnes bouilles d’écoliers.

Quittant ma chaire, je m’étais promené à travers les rangs, m’asseyant d’une fesse tantôt sur le pupitre de Bloch, tantôt sur celui de Minier, qui éloignaient prestement leurs cahiers et leurs plumiers, à la fois confus et ravis comme des barons de province chez qui le souverain eût choisi de s’arrêter pour la nuit. Je leur parlais les mains dans les poches et ils admiraient mon savoir. Depuis belle lurette, ils ne chahutaient plus.

— La coutume, disais-je, s’était instaurée sans qu’on sût exactement pourquoi de danser aux carrefours, certains jours de l’année. Louis XVI et Marie-Antoinette n’étaient pas les derniers à donner l’exemple. Le bon peuple les imitait. Ces soirs-là, d’ailleurs, on eût dit que les barrières entre les conditions tombaient d’elles-mêmes. Les charretiers se hasardaient à inviter les marquises, les duchesses aguichaient les forgerons ou les sapeurs de la garde suisse, qui leur ouvraient leurs cantonnements ornés de guirlandes de lampions. Personne n’y trouvait à redire. Cela tenait sans doute à ce que les anniversaires d’une longue suite ininterrompue de victoires tombaient vers ces époques, les maréchaux choisissant de faire la guerre au seuil de l’été pour ne pas gâter leurs rubans, les soldats d’en finir avant le mois d’août pour pouvoir partir en vacances. Il faut compter aussi, naturellement, avec la proximité des distributions de prix, la lassitude heureuse qui succède à un dernier trimestre bien rempli et une certaine allégresse dont l’air se charge au mois de juillet. Telles furent les causes profondes de la Révolution française.

La cause immédiate fut qu’en 1789, il plut à verse pour le 14 Juillet. Un peuple moins réfléchi que le peuple français n’en eût pas profité pour s’interroger sur les raisons obscures qui le poussaient depuis si longtemps à danser à cette date. Un siècle de lumières nous avait heureusement incités à chercher à voir clair en nous-mêmes. Les danseurs et les buveurs, dont les meilleurs s’étaient malgré tout rassemblés dans la salle du Jeu de paume pour marquer le coup, regardaient tomber la pluie et trompaient leur impatience des violons en s’abîmant dans d’interminables méditations. Un sentiment, assez répandu dans le pays, leur dictait qu’ils avaient quelque chose à faire ce jour-là. Mais les contours en demeuraient vagues et ils ne savaient pas au juste quoi. Vers l’heure de l’apéritif, profitant d’une petite éclaircie, un jeune feuilletoniste du nom de Camille Desmoulins grimpa sur une table, résolu coûte que coûte à sauver la soirée : « Si nous ne fêtons pas le 14 Juillet aujourd’hui, ce n’est pas demain qu’il faudra s’y mettre. Moi, je travaille ; demain, je dois me lever tôt. Passe encore de ne pas danser, mais on peut toujours aller prendre quelque chose… » Les autres, qui ne cherchaient qu’un prétexte pour ne pas rentrer chez eux, souscrivirent au projet de ce célibataire. Après avoir hésité entre le Palais-Royal, où les galeries vous maintenaient les pieds au sec, et le Châtelet, où foisonnaient des Merveilleuses avant la lettre, on sait qu’ils se décidèrent finalement pour la Bastille, la majorité habitant dans les environs.

Les enfants semblaient joyeux à l’évocation de cette farce si lourde de conséquences. Je ne voulus pas gâcher leur enchantement par la mort du roi, qui s’expliquait mal en dehors d’un mouvement d’humeur de ces foules versatiles ; elles vous coiffent d’une toque de boulanger la veille pour vous guillotiner le lendemain. Je laissai néanmoins incarcérer au Temple ce malheureux monarque avec sa famille, le tableau en était trop célèbre, mais…

— Qui peut me dire quel était le passe-temps favori de Louis XVI ?

— La serrurerie, m’sieur ! lança Minier, à l’étonnement général.

Je suis finaliste. Je crois que rien n’arrive pour rien : le roi eut tôt

fait de s’évader à l’aide de fausses clefs et on le remplaça par un sosie pour satisfaire les instincts des poissardes. Ainsi pour le dauphin. Ils gagnèrent Londres d’où Louis XVI devait revenir quelques années plus tard, considérablement engraissé, sous le nom de Louis XVIII, qu’il s’était donné dans la Résistance. Les rois n’ont pas le loisir d’une grande variété dans le choix d’un pseudonyme.

Une vive compréhension se peignait sur les traits des élèves au déroulement de ces péripéties. Pour les en remercier, je leur racontai que la Terreur n’avait pas épargné la bourgeoisie, ni les artisans des faubourgs, et qu’eux-mêmes possédaient certainement des ancêtres décapités sur l’échafaud. Ils convinrent que ça leur manquait. Pourquoi susciter des jalousies quand on peut faire plaisir à peu de frais ?

Ensuite, je m’attardai dans la langueur d’une fin de siècle, car j’avais simplement oublié d’annexer la Corse en 1768, si bien que Bonaparte ne pouvait être qu’un général italien, allié des Autrichiens, ce qui risquait d’introduire un peu de confusion au pont d’Arcole et dans la bataille de Rivoli. Je jetai un coup d’œil vers la fenêtre. Était-ce un caprice de la saison ? Il me sembla que Napoléon n’était pas près de percer sous Bonaparte. Après tout, on ne s’en trouvait pas plus mal, puisqu’il ne nous restait guère de territoires à conquérir. Sauf évidemment la Corse. Mais c’était peut-être beaucoup lui demander.

Cette leçon m’avait mis à mon tour en humeur de danser ; à moins que ce ne fût la fin du mois d’avril, qui garnissait mon sac. Albertina ne m’avait pas attendu sur un banc, en tricotant, mais elle était quand même là, lorsque je sortis par la petite porte de l’avenue de Suffren, accompagné de Savarin. Albertina, que son premier mouvement avait portée vers moi, se contint à quelque distance, et me mit, par le fait, dans l’obligation de répondre à l’interrogatoire de mon collègue.

— Félicitations, mon cher. Dactylographe ?

— Non, princesse. Princesse allemande.

— Tout ce que j’exècre, fit-il. Présentez-moi donc.

Albertina l’entortilla si complètement qu’il voulut nous offrir un verre. Au cinquième, il nous avoua que la morale et le civisme commençaient à lui peser. Je ne m’étonnais plus, quant à moi, de voir notre jardin secret déborder peu à peu dans le domaine public.

— Danser, dit Albertina dans le taxi, c’est bien le jour, car mon oncle va bientôt revenir. Toutefois, est-ce que cela nous ressemble vraiment ?

Je dus convenir que cela n’était pas dans mes habitudes mais qu’un amour qui ne danse pas n’est pas un véritable amour et je téléphonai à Sophie qui était déjà couchée.

— Il y a de l’électricité dans l’air, déclara Albertina, lorsque je sortis de la cabine. Je sursautai. Elle soulignait seulement le néon qui courait au faîte des façades. Comme nous le souhaitions depuis longtemps, nous assistions enfin au lever du soleil et nous étions ensemble. C’était, il est vrai, le soleil de minuit.

Le Rodéo où nous nous rendîmes était situé dans une rue latérale, près de Montparnasse. Des voitures interminables stationnaient devant la boîte, de lourds rideaux bouchaient l’entrée, laissant filtrer une musique syncopée. Nous piétinâmes un instant derrière cette barrière. Le geste d’un chasseur galonné, écartant les draperies, m’ouvrit la porte du toril. Je fonçai dans l’arène avec un aveuglement sauvage, cherchant d’instinct la place en pleine lumière, au cœur du bruit. La salle biscornue et enfumée, saturée de vapeurs capiteuses, s’amorçait par un court boyau et s’épanouissait en une rotonde spacieuse. A gauche, en entrant, le bar avec ses hauts tabourets, ses petits drapeaux, ses verres monstrueux. Au fond, la piste de danse, entourée de tables basses. Toutes étaient occupées. Quand je me retournai, pour reprendre mon souffle, mesurer mes distances, encourager Albertina, il était déjà trop tard pour rebrousser chemin : le bossu, notre bossu de la maison, coiffé d’un cotillon en papier, nous barrait le passage. Juché contre le comptoir, solidement arrimé pour ainsi dire au grand mât de ce vaisseau nocturne, il menait un sabbat infernal, interpellant les clients, fourrageant dans le corsage des filles, maniant des confettis diaboliques.

— Il y a de la place au bar, nous dit le maître d’hôtel.

— . Au bar ? Jamais ! Coincés pour coincés, il ne nous restait plus qu’à danser. Ce que nous fîmes, avec un classicisme indigent dont je ne me consolai qu’en m’imaginant qu’on nous prenait, à notre maladresse compassée, pour des souverains en goguette. Il y a quand même des pas sur lesquels on aimerait bien revenir.

L’aube nous libéra, meurtris, exténués, mécontents de nous-mêmes. Mon avenue à marée basse où tintinnabulaient les dernières poubelles m’apparut sous un jour tragique. Sophie avait les yeux ouverts. Elle se cacha la figure dans ses draps quand elle aperçut mon masque. Puis, sans colère, comme pour réveiller une cendre qui nous eût été commune, elle dit : « Papa et maman sont arrivés hier soir. »

Alors j’éprouvai un grand soulagement. Ce n’était plus Sophie que je trompais, c’était toute la famille. Elle pouvait se défendre. Elle se défendit. Je n’eus pas conscience qu’en cette minute j’avais rejeté Sophie dans son clan.

 

Le secret qu’un homme porte en lui, son visage le trahit-il ? Je passai la matinée à glisser d’une pièce dans une autre pour éviter mes beaux-parents. Je me repérais uniquement au son, les hautes clameurs de Sacha de Novilis contribuant à me guider. Lorsqu’il se tut, je ne tardai pas à déboucher sur lui : nous avions tous les deux les joues couvertes de savon à barbe et quêtions de l’eau chaude, nos petits pots à la main. Cette circonstance, qui expliquait son mutisme et m’ôtait le souci d’avoir à composer mes traits, nous rapprocha et nous échangeâmes quelques bulles de bienvenue, nos bretelles dans le dos. Cette prise de contact, strictement silencieuse – dans l’impossibilité où nous nous trouvions d’articuler respectivement « beau-papa » et « Sébastien » avec deux centimètres de mousse sur les lèvres – dissipa légèrement le malaise qui m’étreignait depuis quelques heures. Les bouleversements domestiques, que nos commensaux ne manquaient jamais d’introduire à chacun de leurs passages, me semblaient ce jour-là accuser la rupture entre ce monde où j’étais encore un figurant par mon corps et celui que je contenais tout entier dans mon esprit. Une redistribution du mobilier et des éclairages, un déballage d’instruments insolites, l’institution d’un horaire rigoureux, des senteurs nouvelles, achevaient de brouiller mes pistes. Le pain lui-même avait un autre goût. Mais l’entrevue de la salle de bains me rasséréna : il devait sûrement exister quelque part une solidarité supérieure entre deux hommes en maillots de corps, appelés par le destin à trinquer du rasoir.

L’étonnement ne me rattrapa qu’en rentrant dans notre chambre.

— Voilà que ton père se rase, maintenant ? demandai-je à Sophie.

C’étaient les premiers mots que j’osais lui adresser depuis mon retour.

Je les jugeai propres à créer une diversion.

— Imagine-toi que papa est pubère, dit-elle, et que maman lui laisse assez d’argent pour s’acheter des lames.

— • Mais sa barbe, sa belle barbe ?

— Il a décidé de la supprimer. C’est de ta faute. Si tu n’étais pas rentré si tard cette nuit, il l’aurait encore.

— Ils se sont aperçus que je n’étais pas là. Qu’est-ce que tu as raconté ?

— Que tu travaillais, répondit-elle. Mais je l’ai dit en pleurant.

— Alors ?

— Alors, papa a tapé du pied, puis il s’est exclamé : « Demain, je lui parlerai à visage découvert… » Enfin, ce n’est pas tout à fait ça ; il a dit, exactement, qu’il allait couper sa barbe et qu’il espérait que tu comprendrais. Je crois qu’il désire avoir une conversation avec toi.

A ce moment, on frappa à la porte, et ma belle-mère, tirant une échelle double, effectua son apparition.

— Je viens faire les vitres, dit-elle.

— Écoute, Dorothée, laisse ça, ordonna sa fille.

La figure de Dorothée de Novilis, sous des cheveux blonds tressés en lourdes torsades, était d’une amazone rêveuse et exprimait un ennui énigmatique et distingué. Mais la charpente était flamande, appelée irrésistiblement vers des travaux de force. Elle abattait la besogne d’un tank d’appartement avec la véhémence primesautière d’une dame qui viendrait de renvoyer ses bonnes par caprice et enrôlait volontiers des volontaires. Son despotisme s’habillait de douceur et de résignation. Au repas, à l’heure du thé, en ville, elle consentait pourtant à redevenir la femme de sa figure. Et, comme elle ne manquait ni de charme, ni de bonté, ses amies déploraient qu’elle ne se consacrât pas exclusivement aux disciplines mondaines, plus conformes à sa naissance et à sa condition.

— Bonjour, Sébastien, fit-elle, en m’embrassant avec des han de bûcheron, tu as bien mauvaise mine. Il faudrait te retaper un peu. J’espère au moins que ce nouveau travail commence à rendre. As-tu vu beau-papa ?

— Ah î II est sorti du cabinet de toilette, s’exclama Sophie, comment est-il ?

— Désorienté. Il traîne devant les glaces en se caressant le menton. Il parle tout seul.

— Pourquoi a-t-il fait ça ? dis-je, c’est trop dommage.

Ma belle-mère, qui s’était assise entre nous deux sur le divan, son chiffon à la main, esquissa un sourire d’ironie : « L’âge critique », murmura-t-elle. Puis, elle prétexta de cinquante kilos de bois à monter de la cave, d’un dressoir à descendre du sixième et de quelques corvées de pluches pour nous abandonner en plantant là son échelle.

J’appréhendai le déjeuner et je sortis deux fois dans la rue avec la tentation de ne pas revenir. Sophie me rassurait de son mieux. « Il est tellement timide qu’il va peut-être ne rien te dire du tout. » A midi, je me trouvai face à face avec un homme jeune encore, à l’allure svelte et racée, où j’eus quelque surprise à reconnaître Sacha de Novilis. Deux fossettes imprévues mettaient sa bouche entre parenthèses ; son menton imberbe, crispé par une moue imperceptible où se marquaient une tendresse incertaine et un peu d’amertume surmontée, rendait plus vertigineuse la pente fuyante d’un front encadré d’ailes grises. L’ensemble me parut assez friable.

— Comment allez-vous ? me jeta-t-il, sur un ton chaleureux et évasif, en tournant autour de la table.

Je ne pouvais me détacher de ce visage juvénile et pourtant flétri, de cette silhouette impérieuse et pourtant voûtée, de cette démarche assurée et pourtant empêtrée dans le remous de sa propre stupeur.

— Et voilà ! soupira-t-il. Plus de barbe, plus de beau-papa… J’avais déjà du mal à me faire respecter de Dorothée et de ma fille… Seigneur, qu’est-ce que ça va être maintenant !

Les femmes – nos femmes – entraient en procession, portant les plats. Nous nous assîmes comme des seigneurs et nous acharnâmes, dans un silence inhabituel, sur des mets austères. Cette corvée expédiée, mon beau-père, qui parlait de tout avec une grande élégance et ne dédaignait pas le trait d’humour, se lança dans un réquisitoire satirique contre la recherche scientifique, les pouvoirs publics, l’incompétence des opticiens irlandais, le prix de la vie, la versatilité des comètes, la popularité dont jouissait la Lune. Trop longtemps contenue, sa verve se promenait de long en large, emplissait le salon où nous nous étions installés pour le café. Soudain, avec un craquement épouvantable, le fauteuil doré où il s’était carré se déroba sous lui. Dorothée et Sophie ne purent refréner un clair éclat de rire. Moi, je ne trouvai pas cela tellement drôle, au prix du virage que cet incident allait imprimer à l’ébullition permanente de mon beau-père. Si encore il s’était étalé la barbe haute ! Mais je me sentais assez proche de cet adulte déconcerté.

— C’est trop fort, hurla-t-il, vous avez cassé le fauteuil du chancelier Séguier. Il n’en existait que trois dans le monde : un à New York, l’autre à Berchtesgaden, et on peut croire qu’il a disparu, et le troisième ici. Vous m’entendez ?… Ici !

— Calme-toi, mon ami, lui dit sa femme. Jusqu’à nouvel ordre, ces enfants n’y sont pour rien.

— C’est toujours la même chose. Ils usent les objets jusqu’à la corde et ensuite, il suffit de les toucher pour qu’ils s’en aillent par morceaux. Hein ! ces porcelaines, qui me dit qu’elles ne sont pas recollées de l’intérieur ? Et ce chiffonnier, qu’est-ce qui va lui arriver, si je pose seulement cette tasse dessus ? C’est très simple, je suis obligé de retenir mon souffle en traversant les pièces.

Il brandissait un pied délicatement ouvragé.

— On pourrait peut-être en profiter pour raviver la tapisserie du dossier, suggéra ma belle-mère.

Sacha la foudroya.

— Parfaitement, dit-il, je vais le faire restaurer entièrement et Sophie paiera la moitié des frais. Mon cher, je suis navré, mais si vous avez maintenant une situation de complément, vous devez consacrer une partie de votre budget à notre intérieur commun.

— Enfin, répliqua Sophie, il n’y a aucune raison pour que nous payions la moitié de la réparation. Nous n’avons pas pu contribuer à le détériorer pour moitié, puisqu’il date du XVIe siècle et que nous ne sommes là que depuis cinq ans. Au demeurant, nous l’utilisons fort peu.

— Vous, ou les gens qui entrent ici la nuit comme le jour et campent dans nos draps… Vous êtes res-pon-sables !

— C’est juste, dit Dorothée. Tu conçois comme ça peut être agréable pour ton père de ne plus retrouver ses embauchoirs ou de découvrir un exemplaire de Paris-Luxure entre les pages des « Mathématiques » de Bernoulli.

— Vous faites sans doute allusion au prince d’Arunsberg ? demanda Sophie.

— Tiens ! Qu’est-ce qu’il devient celui-là ? fit Sacha d’une voix rogue.

Mais déjà l’orage s’écartait, absorbé par l’intérêt attendri et à peine

goguenard que mon beau-père vouait aux royalties.

Nous lui racontâmes notre pèlerinage à Jouvance derrière le convoi d’Élisa et il s’en amusa, encore que l’épisode lui sembla témoigner d’un peu de légèreté. Nous nous trouvions subitement à notre aise. Il faisait calme, avec dans l’atmosphère cette agilité que l’esprit délié de Sacha imprimait aux propos. Je me rapatriais d’instant en instant. C’est alors que Sophie gâcha cette trêve en voulant la parfaire.

— A part cela, dit-elle, rien de neuf, sinon que Sébastien n’a pas signé le traité de Westphalie. Je ne sais pas ce qu’est devenue cette histoire-là.

Mon beau-père manqua s’étrangler et se dressa très pâle.

— C’est le couronnement, bredouilla-t-il. Mes félicitations. Et moi qui me suis rasé par délicatesse pour vous. Pour vous mettre à votre aise. Pour ne pas faire peser les accessoires du beau-père dans l’entretien très sérieux que je comptais avoir avec vous, ce soir, touchant à l’organisation de votre foyer… Qu’est-ce que j’apprends ? Que vous n’avez pas signé le traité de Westphalie ? On ne peut donc absolument pas compter sur vous…

— Il n’a peut-être pas eu le temps, dit Dorothée. Regarde sa pauvre mine. Ce garçon-là est surmené.

— Surmené ! ricana Sacha, en prenant le ciel à témoin. Écoutez, je ne vois pas la nécessité de différer plus longtemps notre conversation, car là, vous avez passé les bornes. Si vous disposez d’un moment, je prierai Dorothée et Sophie de nous laisser tranquilles.

Les femmes – nos femmes – s’éclipsèrent, à la fois inquiètes, sceptiques et amusées. Elles étaient un peu persuadées de l’inanité de ces parlotes. Sacha demeura un temps silencieux. Son visage, perdu au loin, reflétait l’intelligence qu’il appliquait à l’univers des choses, des notions et des abstractions, mais où le commerce des personnes semblait déclencher une espèce de panique. Face aux êtres humains, tantôt son regard s’égarait au-delà de la présence, tantôt il n’atteignait pas même l’extrémité de ses bottines. La vérité est que son œil accommodait mal à moins d’un millier d’années-lumière. Enfin, il parla, doucement et sourdement.

— J’ai décidé, ce matin, de supprimer ma barbe pour que vous preniez davantage confiance en moi. C’est un fait. Entre le vieillard encore vert que vous connaissiez et l’homme inquiet et vulnérable que vous avez maintenant devant vous, j’ai pensé que vos préférences s’attacheraient au second, qu’il vous apparaîtrait plus fraternel. J’ai consenti ce lourd sacrifice, qui peut bouleverser ma vie et me fermer, en tout cas, certains observatoires, pour sauver la vôtre. Elle m’intéresse pour elle-même et dans la mesure où celle de ma petite Sophie s’y trouve liée. Hier, il m’eût été impossible de vous déclarer : « J’ai été jeune moi aussi, je vous parle en ami. » Vous ne m’auriez pas cru. Aujourd’hui j’ai recouvré sous les traits de ma jeunesse, bien décatie c’est entendu, le droit d’invoquer l’amitié sur ce que j’ai à vous dire. Peut-être comprendrez-vous, à me considérer sous ce jour nouveau, à déchiffrer cette figure de soixante ans, qu’il faut étouffer beaucoup de jeunes hommes en soi pour atteindre à la respectabilité, à l’ordre, à la discipline, qui constituent le fondement de la société familiale.

Il décroisa ses jambes, tandis que j’allumais une cigarette.

— Comme vous, poursuivit-il, j’ai souhaité souvent de respirer. On respire toujours à ses frais, croyez-moi. Je n’ai pas été sans remarquer que votre ménage périclitait. Qu’avez-vous fait pour pallier cette chute vertigineuse ? Rien. Vous avez poursuivi de nombreux rêves, à moins que vous ne vous soyez laissé poursuivre par eux. Cette demi-misère dans laquelle vous vivez, cette misère dorée par le soleil plus que déclinant de mes ancêtres et de mes revenus, ne saurait convenir à ma fille. Elle ne s’en plaint pas, mais je l’ai surprise en train de pleurer à côté de votre oreiller vacant. Ne tirez ombrage, ni blessure, de ce que je vais avancer : il me semble, mon cher, que vous ne la rendez pas heureuse, que vous ne vous êtes jamais avisé de ce que sa tournure appelât l’agrément. Non ! Vous avez transformé mon appartement en hôtel meublé, où vous avez, soit dit en passant, adhéré à un projet de brûleur auquel je ne souscris pas du tout ; vous vous absentez le soir et vous ne rapportez pas d’argent. D’ailleurs, je ne pense pas qu’on puisse gagner honnêtement sa vie après la tombée de la nuit, sauf en astronomie, cela va de soi.

Il me regarda allumer une nouvelle cigarette.

— Voilà où passe votre maigre pécule, en fumée… Moi j’ai cessé quand je suis parti pour le régiment. Car j’ai payé un tribut plus lourd que le vôtre à l’oisiveté militaire. J’ai remplacé le tabac par les gâteaux, à Toul, où j’avais ma garnison. Chaque soir après l’appel, cependant que mes camarades se dissipaient je ne sais comment, un fiacre, que j’avais arrêté une fois pour toutes à cette heure-là, montait me chercher à la citadelle pour me conduire à la pâtisserie. Je remontais ensuite, sous les vivats, avec quelques livres de truffes en chocolat dans les fontes de l’attelage. Je ne dirai pas que c’était la belle époque. J’y ai acquis, surtout dans la guerre qui s’ensuivit, plus de droits que vous à chercher dans l’Histoire des alibis et des prétextes à ma désinvolture. J’aurais pu me complaire à suivre ces chemins de la liberté à tout prix que vous affectionnez. J’en ai eu la tentation. Je l’ai repoussée.

Il fit le tour du salon, lorgna le lustre auquel il manquait quatre ampoules, le Rubens présumé faux, les rideaux tachés d’encre.

— Beaucoup de choses, malgré tout, se sont effondrées sous moi, sans parler de ce fauteuil. Je cite en vrac : la rente, la planète à laquelle j’espérais attacher mon nom, l’ambition de me perpétuer dans un fils, celle de voir la beauté de ma fille parée selon son mérite. Mais je dois avouer qu’en ne signant pas le traité de Westphalie, vous venez de me porter un coup fatal. Cette fois, c’est directement aux principes que vous vous attaquez.

Sans qu’on pût le prévoir, l’entretien changea brutalement de vitesse. Mon beau-père se mit à précipiter son débit, se rua vers un trumeau et martela ses joues entre ses poings fermés.

— Et là, poursuivit-il, je regrette ma barbe. Ah ! oui, je la regrette. Puisque vous n’entendez pas d’autre langage que celui de la coercition, je vous somme de me répondre : que comptez-vous faire ? Pour ma part, j’en ai assez, assez…

J’avais plusieurs fois tenté d’intervenir dans ce long monologue, qui se réduisait à une interrogation désespérée. Mais Sacha semblait moins se soucier de la réponse que de l’occasion offerte de dresser le bilan de son anxiété. Élevé dans le confort d’une adolescence fastueuse, deux guerres, quelques crises économiques avaient contraint ce dilettante du ciel à passer professionnel. Il supportait mal cette destinée de transition. Sa question me prit de court, bien qu’il la laissât flotter entre nous et se fût détourné vers la fenêtre.

— Sophie et moi, commençai-je, nous sommes connus très jeunes…

— Je sais, coupa-t-il. Je me reproche même assez souvent mon indulgence et mon aveuglement. Vous n’êtes pas sans savoir que plusieurs membres de notre famille blâmaient formellement cette union. Mais les circonstances étaient là, qui nous ont tous fait perdre un peu la tête. Ce n’est pourtant pas une raison pour commettre de propos délibéré cet attentat inqualifiable contre un monument capital de l’Histoire. Songez-vous à vos élèves ? Vous les isolez de leurs racines, vous les transplantez d’une civilisation dans une autre.

— Si celle-ci vous convient, dis-je…

— Oui et non, répondit-il. Je ne puis, bien sûr, en accepter tous les avatars, mais d’un autre côté, elle doit tellement à notre famille et moi-même je lui dois tant, qu’elle demeure quand même la nôtre. Son climat m’imprègne et m’oblige. C’est elle qui entretient cette aisance commune entre les peuples, grâce à laquelle je me sens chez moi jusqu’en mes plus lointains déplacements. Et le malheur veut que mon propre gendre retire sous mes pas la pierre angulaire de l’édifice européen !

— N’exagérons rien, la portée réelle de Westphalie est fort contestée par des auteurs comme Michelet.

— Je me moque de Michelet, dit Sacha. Ce qui m’importe, c’est la signification de ce traité où la politique internationale s’affranchit de la tutelle de la papauté. Si vous n’êtes pas sensible à cette éclosion, dans la chrétienté, d’un nouveau droit des gens dont le principe ne soit plus la similitude de cultes religieux mais l’indépendance des États, soumis seulement les uns envers les autres aux lois générales de l’humanité, je ne vois guère ce que vous faites parmi nous qui plaçons au-dessus de tout le souci de l’équilibre occidental. J’ignore sous quelles calembredaines vous avez pu masquer votre carence, mais je me doute par avance qu’il n’y a pas de quoi être fier. Le résultat le plus immédiat est qu’on va vous mettre à la porte et c’est encore Sophie qui en pâtira.

— Sophie n’en pâtira pas, lui dis-je, parce que je vous la rends.

— Plaît-il ?

— Je vous la rends, avec tout le bonheur de son âge devant elle. Sans doute ne lui ai-je pas donné autant de joie que j’aurais pu, mais je l’ai préservée. Elle sait que la vie est difficile et parfois triste, mais elle croit que les cantons de la mélancolie se limitent à notre chambre à coucher et que le monde est beau de l’autre côté de la rue. Elle se trouve donc, en quelque sorte, intacte. Certes, elle n’est pas beaucoup sortie, mais je ne suis pas sûr qu’elle aurait apprécié les divertissements que nous propose le siècle. Elle n’y a pas manqué grand-chose. Ce qu’il y a de meilleur, je le lui ai amené à domicile. Ce sont les amis.

Sacha de Novilis avait quitté toute colère. Il respirait l’étonnement et, plus profondément, une vague sympathie.

— Vous ne l’aimez donc plus ? demanda-t-il.

— Si, lui dis-je.

— Alors, c’est trop facile. Enfin, qu’est-ce qui vous a pris ?

— Je ne sais pas. C’est plus fort que moi. Quelque chose comme la claustrophobie, peut-être.

— Votre amertume m’afflige. La lucidité, à plus forte raison quand elle chausse des lunettes noires, n’est pas une vertu de départ. Je me morigène depuis quelques minutes de vous avoir parlé si sévèrement.

Il est de mon rôle, dans ces moments-là, de hausser un peu le ton. Un beau-père est un personnage de composition. Venez donc me voir dans ma loge après le spectacle : je vous dirai que je ne suis pas hostile à certaines boutades dans l’exercice de la profession, à condition qu’elles ne soient pas stériles. C’est ce qui me gêne un peu dans la vôtre… Regardez, chez nous, en astronomie, nous passons notre temps à inventer ; de purs poètes, tous ces savants ! Voyez Le Verrier. Il lui manque une planète, il l’espère de toutes ses forces, il l’appelle à coups de logarithmes et de cotangentes : quelques années plus tard, la planète est là. Évidemment, ça ne réussit pas à tous les coups. J’en sais quelque chose. Mais vous, dès l’origine, vous n’avez aucune chance, sinon d’entamer un patrimoine dont je ne puis, malgré mon bon vouloir, vous concéder la disposition exclusive. L’Histoire de France appartient à tous les Français. A ce sujet, qu’avez-vous fait des Trois-Évêchés ?

— Je les tiens à votre disposition.

— Mais vous n’avez pas encore signé aucun acte qui les attache définitivement à la France ?

— Non.

— Vous admettrez que j’en sois consterné. Si Metz, Toul et Verdun ne nous reviennent pas d’une façon ou d’une autre, comment voulez-vous que j’aie fait mon service militaire ? Je n’ai tout de même pas porté l’uniforme étranger, cela vous ne me le ferez pas accepter. Alors, au moins Toul, j’y tiens absolument. Faites le nécessaire. Et puis, pour notre prochain passage, mettez-vous en règle. Dieu sait si je suis prêt à vous aider de toutes les manières !

— En ce qui concerne Sophie, débutai-je…

— Ah ! oui, Sophie. Eh bien, je pense que vous devriez faire un enfant. Je sais bien que ça n’est pas facile… je veux dire à élever. Mais cela vous fixerait.

Par un détour étrange, les yeux de mon beau-père s’arrêtaient maintenant droit sur les miens et ils semblaient me situer à ma juste place. Sacha sourit.

— Il ne doit pas être impossible de concilier la fantaisie individuelle avec les exigences élémentaires d’une société collective. Mais ces possibilités impliquent des pouvoirs, qui supposent à leur tour de l’autorité et du sérieux. Maintenant que je vous ai dit ce que j’avais à vous dire, je ne vois pas ce qui me retient de laisser repousser ma barbe. Je n’aurai fait qu’une brève escale, les tentations qui s’offrent à un menton glabre sont très périlleuses. Je vous conseille de m’imiter. Commencez par un petit bouc, je vous guiderai.

Je pus m’échapper vers la fin de l’après-midi pour retrouver Albertina. Elle avait passé sa journée à dormir pour réparer les fatigues de la nuit et je lui en voulus un peu de ce que mes tourments lui fussent incommunicables. Notre promenade me parut sombre. Je me montrais injuste et j’en souffrais.

— Sébastian, je trouble un peu ton existence, me dit-elle.

— Tu la troubles encore davantage quand tu n’es pas là, lui répondis-je. Le seul fait de savoir que tu existes quelque part me chavire et m’enchante.

— Nous pourrions nous marier ; ça simplifierait tout, si tu n’es pas heureux comme ça.

Ici aussi, il était vain de chercher à s’expliquer. Albertina ne pourrait pas comprendre que le dernier refuge de ma liberté était entre les deux roues de la meule, dans cette marge où, pris entre deux devoirs conjugaux de sens contraires, je m’en déliais en trahissant l’un pour l’autre, l’autre pour l’un.

— Nous allons nous rencontrer moins, dit-elle. Mon oncle revient. Je ne pourrai probablement plus sortir après le dîner. Et voilà que les jours rallongent. Peut-être ne nous reverrons-nous jamais plus dans le noir.

Son baiser eut un parfum d’adieu et je la suivis longtemps, haute parmi la foule.

Quand je rentrai, les Novilis étaient déjà à table, Sacha distrait, Dorothée affairée, Sophie mal à l’aise. Quelqu’un avait glissé un petit paquet sous ma serviette. Je feignis la confusion et interrogeai chacun du regard.

— Ne cherche pas, dit ma belle-mère, c’est moi qui t’ai acheté ça. Tu me faisais vraiment trop pitié et j’en ai entendu raconter le plus grand bien.

Je déballai précautionneusement mon cadeau. C’était un coffret de vingt ampoules de « Minotauron », qui jouissait à l’époque d’une renommée de panacée dans les affections mentales. Je m’extasiai sans retenue sur tant de sollicitude, car ce présent ne recelait aucune perfidie. Désireux de l’étrenner sans plus attendre, je consultai la notice. Je lus :

Le « Minotauron » est le résultat des travaux expérimentaux et cliniques poursuivis pendant dix ans par le professeur Papazoff, tant au laboratoire de l’Institut Romanet qu’aux Abattoirs de la Villette. Il est essentiellement composé de cerveau total de taureau fraîchement abattu (0,05) et de testicularsénate disodique de bélier (0,01).

Le « Minotauron Papazoff » est particulièrement utilisé à titre : a) Préventif \ b) Curatif : chez les prématurés et les nourrissons débiles, dans certains cas d’oligophrénie et de marasme idéatique. Il est en outre recommandé aux enfants présentant un léger retard scolaire.

Je m’abandonnai un instant à rêver.

— Voyons, dépêche-toi de manger, fit ma belle-mère. Est-ce que tu travailles ce soir ? Je ne sais plus, je n’y comprends rien.

— Oh ! la barbe ! dit Sophie.

— Quoi, la barbe ? demanda rageusement mon beau-père en reprenant pied sur la terre.